Archives de catégorie : 2016 Shanghai

SHANGHAI, VILLE-MONDE

Shanghai, Ville-monde, car le monde y prend rendez-vous. Ville-monde, car  trente-cinq millions d’hommes y résident. Ville mondiale, car dans ses tours, toutes les nationalités se croisent. Ville mondaine, car elle aime s’exposer sous de nouveaux atours. Qu’on  la quitte pour deux ans, on ne retrouvera plus son chemin.

Shanghai, Ville-monde est proscrite aux vrais photographes. Comme à Paris, New-York ou Istanbul, des millions de photographes amateurs, visiteurs, hommes d’affaires, résidents y reprennent inlassablement les mêmes clichés, à partir des mêmes endroits, selon les mêmes circuits. Par millions aussi, ils se mettent devant leur appareil pour faire benoitement le V à une caméra bonasse. Ils attendent patiemment la brume ou le soleil, l’aube ou le crépuscule, et même la nuit, ou encore demain. Alors que demain ne sera pas un autre jour !

Et pourtant, si on retourne à Shanghai, on ne peut résister, on prend son appareil à la recherche d’un nouvel angle ou d’un même lieu qui aurait vaincu le temps, car Shanghai n’est jamais la même,  mais « restera  toujours… ». C’est autour de cette tension, ou de cette ritournelle, entre cliché et redécouverte, que nous avons conçu ces expositions.

Reflets du cinéma chinois a voulu en premier lieu inviter un photographe chinois, Zhang Hongfeng, à nous faire partager cette expérience ; puis  nous avons retrouvé quelques clichés qui ont circulé en Chine et ailleurs lors de l’exposition Universelle de 2010 (« Rencontrer Shanghai,  embrasser le monde »). Enfin,  nous avons laissé un Nantais, ex-Shanghaien, ressortir quelques photos-souvenirs d’une période où Shanghai refusait de se livrer à la manie photocopieuse des photographes… Le temps n’était pas venu des révolutions numériques.

R.D.

EXPO – 张红峰 Retour à Shanghai : 2000/2015

 

titretitre
titretitre
Zhang Hongfeng (张红峰) est un photographe chinois, né en 1968 dans le Shanxi. Il a commencé à étudier la photographie en 1982. Depuis quelques années, il se partage entre la réalisation de films de reportage (souvent pour la télévision chinoise), et la photographie documentaire.

Un photographe revient à Shanghai 15 ans après un premier séjour. Avec son appareil photo, il mesure le temps qui s’est écoulé :

Il y a quinze ans, je fis un séjour à Shanghai comme photographe reporter. Je me mis à photographier tout ce qui me semblait étrange dans cette ville, où je vécus quatre années. Je faisais des photographies presque tous les jours. Je crois que dès qu’une pellicule était terminée, j’en chargeais une nouvelle dans l’appareil. Ainsi je pris quelque 20 000 photos, que je n’ai jamais vraiment classées. Je n’en ressentais pas le besoin car Shanghai était toujours présente, là-bas.

Par la suite, je me tournai vers le cinéma documentaire et c’est la caméra qui domina ma vie. Jusqu’à ce qu’un jour, je découvris soudain que Shanghai était devenue une ville encore plus grande et encore plus étrange. La Shanghai d’il y a quinze ans, de l’époque de mes plus belles années de photographe, a disparu, mais des fragments de ce temps subsistent dans mes photographies.

Récemment, j’ai repris l’appareil photo, et, bien que je sois entré dans l’âge du numérique et que je puisse appuyer sans retenue sur le déclencheur, je reste attentif devant cette Shanghai à la fois familière et étrange.

Z.H.F.

   ZHANG Hongfeng photo 2 - QQ图片20151208125441

Ses principales expositions photographiques 

  • Tibet, 2005 《西藏》
  • Jérusalem, 2014 《耶路撒冷》
  • Champ de bataille, 2015 《战场》: un réalisateur de documentaires pose sa caméra et, équipé d’un appareil photo fabriqué par lui-même, se rend en «pèlerinage » sur les lieux où son grand-père s’est battu contre les Japonais pendant la deuxième guerre mondiale. Dans les montagnes, il mesure combien son grand-père lui manque. Il s’interroge sur cette époque où s’est joué le sort de la Chine.

ZHANG Hongfeng photo 1 - QQ图片20151208125334

Ses principaux documentaires

  • Les Mineurs, 2002 《窑工》: documentaire sur des paysans du Shanxi qui, en plus de leur travail aux champs, exploitent des mines de charbons vétustes, fermées pour cause de danger. Prix Fatumbi 2003 du Bilan du Film Ethnographique, Paris (intégré au coffret des 30 ans du Festival Jean Rouch).
  • Soixante jours à l’hôpital Ditan, 2003 《地坛医院六十天》: reportage filmé dans l’hôpital Ditan de Pékin, pendant l’épidémie de SRAS de 2003.
  • Campagne, 2004 《乡下》: reportage sur l’épidémie de SIDA dans la province du Henan.
  • Code, 2005 《法典》: documentaire tourné à Shanghai sur d’anciens juristes, quadragénaires, échangeant pendant un mois devant la caméra.
  • Longue Marche: naissance dun film de guerre, 2007 《长征——一部战争影片的诞生》 : documentaire sur le tournage d’un film de guerre, à propos d’événements qui se sont déroulés il y a 80 ans et qui ont changé l’histoire de la Chine.
  • Ami avec les lions, 2011 《与狮同行》: documentaire animalier sur la protection des lions dans une réserve africaine, proposant une réflexion sur la nature et la civilisation, de la Chine au Kenya.
  • Une Ferme dans l’Ouest, 2012 《西部秘境》: automne 2011, un groupe de Chinois se retrouvent à Xi’an — le point de départ de la route de la soie — et se lancent sur les traces de l’explorateur suédois Sven Hedin, à travers la province du Gansu, le désert du Taklamakan, la cité Loulan et le plateau tibétain.
  • Maîtres d’école, 2013 《乡村教师》: documentaire sur des professeurs d’école en montagne, mettant en lumière leur vie professionnelle et familiale, et posant les problèmes de l’éducation en milieu rural.
  • Un Maître du mime en Chine, 2013 《法国默剧大师在中国》: documentaire sur la rencontre silencieuse d’un mime français, Philippe Bizot, et d’un photographe chinois.

_DSC0710

EXPO – Rencontrer Shanghai, Embrasser le monde

_DSC9737ab

Exposition universelle (2010)

Enfin ! La Chine qui avait participé à de très nombreuses expositions universelle (dès 1871 à Paris), se voit reconnue comme nation organisatrice. La décision fut saluée par le pays tout entier comme le sont désormais tous les « événements » du show-biz où coulent les flux indécents de l’émotion télévisuelle : dans une excitation surjouée et une gestuelle théâtrale qui évoquent la grandiloquence  de la propagande du régime.

Fierté retrouvée après un siècle d’humiliation (1849-1949), souveraineté recouvrée après un cinquantenaire de sous-développement maoïste (1949-1979), dignité reconquise après des décennies  d’émergence (1939-2009),  la manifestation internationale se voit attribuer, par le régime puis par le pays, une dimension « historique » sans commune mesure avec l’importance concrète de l’événement. Le magnifique style antique du pavillon chinois lui conféra une dimension identitaire et culturelle. On comprend que toute posture critique, comme celle du président français conditionnant sa participation à un changement de politique intérieure, fut non seulement contre-productive, mais fut reçue comme la preuve d’un « mépris envers les sentiments profonds du peuple chinois ».

Cette hyper-valorisation symbolique et cette inflation médiatique (qui font suite à d’autres « événements mondiaux »en Chine comme les J.O.de Pékin de 2008 ou l’élection de Miss Monde), guident la sélection des clichés de l’exposition.  Couleurs criardes, gros plans, zooms, redondances, tous les  moyens styliques de la grammaire de l’image publicitaire sont mobilisés, en contraste avec  la sobriété de l’écriture cinématographique de Zhang Hongfeng, dans « Retour à Shanghai ». N’oublions pas le contexte euphorique de 2010 : la Chine après avoir supporté les violents contrecoups de la crise financière américaine, apparaît comme un nouveau rempart car elle tire la croissance mondiale et anime le groupe BRIC (des émergents)  alors que s’effrite le système bancaire mondial. L’Exposition célèbre donc,  après les festivités du  60e anniversaire du régime (2009), son élévation au statut de 2e puissance mondiale.

Comme l’indique son titre, cette exposition se voulait une ode à la Perle de l’Orient, dans sa dimension cosmopolite : Shanghai Ville-monde. Or, pendant cinquante ans, cette « ouverture » des grandes familles shanghaiennes vers la mode et les pratiques occidentales, fut considérée comme une tare historique, la preuve d’un lien incestueux avec l’Occident impérialiste. Désormais, la mondialisation de Shanghai se met en scène comme un modèle universel que la Chine joyeuse et fière doit emprunter avec entrain et confiance. L’exposition de Shanghai a dépassé tous les standards : 73 millions de visiteurs, principalement des Chinois, admirèrent un projet qui coûta  43,5 milliards d’euros. Le cosmopolitisme shanghaien fait tache d’huile. Le goût pour l’ailleurs ne s’est pas démenti : plus de 100 millions de Chinois ont visité un pays étranger en 2014.

La Chine réelle, dans sa diversité, n’en oublie pas si vite l’arrogance séculaire des bobos shanghaiens qui, là encore, voulurent donner des leçons de bonnes manières aux provinciaux (ne pas cracher, ne pas retrousser son pantalon, etc.) L’excentricité de ses punks, les caprices des fiancées ou l’exhibition de ses starlettes sont-ils si « modernes » ? Une modernité qui ressemble parfois à « la décadence occidentale », ce que ne manque pas de rappeler le Centre.

Cinq années après,  la conversion de cet immense espace est loin d’être accomplie ou réussie. Omniprésence des galeries de luxe européen, pavillon français transformé en musée d’art contemporain que nul ne visite, immenses terrasses vides, escalators orphelins. Le bilan est moins festif que ne furent les cérémonies qui annoncèrent le projet « meilleure ville, meilleure vie ».

R.D.

SHANGHAI ET LA RÉVOLUTION CULTURELLE

Si Shanghai n’aime pas la révolution, les révolutions aiment Shanghai : elle fut la Métropole de la révolution communiste comme elle avait été celle du capitalisme (1925-1935) et sera au cœur de la Révolution Culturelle (1966-1976). Lorsque le 25 mai 1949, les colonnes de petits soldats verts de Mao s’infiltrèrent sous les néons des gratte-ciel du « Paris de l’Orient », les troupes, bien que suréquipées, de Chiang Kaï-chek venaient d’abandonner ce fleuron de la Nouvelle Chine. Les uns étaient des guérilleros ruraux qui avaient passé vingt ans dans les régions escarpées de la Chine occidentale, les autres venaientdes grandes familles de taipan, enrichies par le commerce de l’opium au XIXe siècle et des banquiers internationaux (Hongkong & Shanghai Bank, Banque d’Indochine, Compagnie des tramways, etc.) car, écrit Marie-Claire Bergère, « depuis 1925  la bourgeoisie devient la classe dominante de la société shanghaienne » (Histoire de Shanghai).

Shanghai et la révolution (1949-1951)

Cosmopolite, ouverte sur le commerce international plus que sur la production intérieure, elle représente l’impérialisme pour les nouveaux maîtres de la Chine. Un journal économiste écrit en 1945 : « Shanghai est une ville parasite, une ville criminelle, une ville de réfugiés. C’est le paradis des aventuriers. »

Mais, d’un autre côté, elle a vu naître le Parti Communiste chinois (PCC) dans la Concession française en 1921. Ses syndicats sont si puissants qu’ils ont tenté de prendre le pouvoir en 1927. Principal foyer industriel et premier port, elle symbolise le progrès dont les communistes se veulent porteurs. Beaucoup d’écrivains de gauche et de cinéastes progressistes en ont fait un lieu de culture rebelle. Sa conversion au socialisme sera douloureuse et marquée par la xénophobie (départ des religieuses, des jésuites, des réfugiés juifs, russes ou allemands, etc.).

Le PCC a tenté une politique d’alliance avec ses adversaires capitalistes nationaux qui « prendrait en compte les intérêts publics et privés » et « servirait à la fois le travail et le capital ». Mais les grèves ouvrières, la fuite des grandes entreprises à Hongkong, l’arrivée de millions de migrants ruraux, la répression de la fraude fiscale et l’expansion de la corruption, dansle contexte de guerre froide, vont rapidement mettre fin à cette expérimentation illusoire. Shanghai sera désormais un point névralgique de la « lutte des classes ».

Shanghai et la Révolution Culturelle (1965-1976)

Quinze ans plus tard, Shanghai va porter cette lutte à un point d’incandescence car s’y est formé un radicalisme idéologique ouvrier d’un type nouveau, alors que sous le rationnement et le système du hukou (carte d’identité sociale et politique),  la société shanghaienne était devenue plus égalitaire.

Selon ses promoteurs, la Révolution Culturelle a pour finalité de réduire « les trois grandes différences (sandachabié三大差别) entre ouvrier et paysan, entre ville et campagne et entre travail intellectuel et travail manuel ». Elle part du principe que, sous le socialisme, les bourgeois ne sont plus les anciens capitalistes (les « tigres morts »), mais les privilégiés de la nomenklatura rouge (les « tigres affamés »). Aussi « la lutte des classes » doit prendre le pas sur la lutte pour le développement et sur la modernisation scientifique (san da geming yundong三大革命运动) à la différence de l’URSS que la Chine traite de nouvel État capitaliste où règnent de nouveaux tsars.

Qui mieux que Shanghai, l’ancienne capitale des affaires, pourrait en être la cible désignée de la révolution dans la révolution ?

Les deux phases de la révolution culturelle à Shanghai

Parmi les milieux scolaires, étudiants et intellectuels

  • 10 novembre 1965 : le journaliste Yao Wenyuan publie un article qui cible le Maire de Pékin.
  • Mai 1966 : mobilisation des campus, puis des lycées contre « les Kroutchev chinois ».
  • Août 1966 : des dizaines de milliers de « gardes rouges » de Shanghai partent saluer « le président Mao » à Pékin.
  • Août 1966 : campagnes féroces contre les « Quatre vieilleries » (vieilles idées, vieille culture, vieilles coutumes et vieilles habitudes), perquisitions des appartements privés et persécutions de personnalités culturelles et d’autorités politiques durant plusieurs mois.
  • Automne 1966 : formation des Quartiers Généraux de gardes rouges avec querelles intestines, qui n’atteindront jamais à Shanghai la folie meurtrière qu’elles développeront ailleurs (Pékin, Wuhan).

Au sein du monde ouvrier et du Parti

  • 6 novembre 1966 : formation du Quartier Général des ouvriers, regroupant plus d’un million de salariés, souvent intérimaires, qui réclament leur sécurité professionnelle, conduits par Wang Hongwen ; puis formation en face des « Gardes écarlates » qui regroupent 800 000 salariés, plutôt du secteur public.
  • De violentes échauffourées ont lieu.
  • Des grèves éclatent pour réclamer l’amélioration de la condition ouvrière plus que pour les buts proclamés de la Révolution Culturelle.
  • Autour de Mao se constitue le « Groupe chargé de la Révolution Culturelle », comptant Lin Biao, Chen Boda, Jiang Qing, Zhang Chunqiao et Yao Wenyuan ainsi qu’une fraction de l’état-major.
  • 5 février 1967 : établissement d’une « Commune de Shanghai », sous la houlette de Zhang Chunqiao, sur le modèle de la Commune de Paris de 1871, avec le soutien de l’armée.
  • Mao ne valide pas l’extension nationale de l’idée ‘communale-communiste’.
  • 24 février 1967 : premiers comités de la « Triple alliance » pour définir les formes de la participation ouvrière à « un nouveau pouvoir », avec les cadres et les ingénieurs.
  • Intervention de l’armée pour ramener le calme dans la métropole et reprendre la production.
  • Décembre1968 : envoi des étudiants et des lycéens à la campagne pour se faire rééduquer par les paysans.
  • À partir de 1973 : Wang Hongwen organise à Shanghai, en dehors de l’armée tenue par les dirigeants historiques,  une milice ouvrière de plus d’un million d’hommes et de femmes armés (armes lourdes, navale, transport) fermement décidés « à sauver la Révolution Culturelle », au décès de Mao Zedong.
  • 9 septembre 1976 : mort de Mao.
  • 4 octobre 1976 : arrestation du « Groupe de Shanghai » et dissolution de la milice ouvrière.
  • 1977-78 : abandon de la Révolution Culturelle au profit des « Quatre modernisations » (sous la direction de Hua Guofeng).

Depuis, avec l’ « Ouverture et la Réforme » (1980- 2015), Shanghai a repris la tête de l’émergence chinoise, trois des cinq plus hauts dirigeants de la Chine ont été maires de Shanghai (Jiang Zemin, Zhu Rongji, Xi Jinping), la rive Est du fleuve, Pudong, est devenue la vitrine de sa modernité architecturale, des dizaines de milliers d’étrangers y sont à la recherche d’une bonne fortune. Si elle fomente encore des révolutions, celles-ci sont consuméristes et numériques…

R.D.

 

EXPO – À bas la Bande des Quatre ! 打倒四人帮 !

IMG_20160127_0007 IMG_20160127_0002a

My beautiful picture

Ces caricatures ont été prises à Shanghai, dans des conditions délicates, pendant l’automne 1976, quelques semaines après l’arrestation  de ce quarteron de hauts dirigeants qui, à la mort de Mao Zedong (9 septembre 1976) se proclamaient les successeurs du Grand Timonier décédé, et voulaient continuer « la révolution dans la révolution », purger le Parti de ses éléments « capitalistes », dont Deng Xiaoping qui venait d’être limogé (7 avril 1976).

On connaît les Quatre sous le nom de Groupe de Shanghai. Mme Mao, Jiang Qing, fut dans cette ville-cinéma, une actrice de second rôle qui revint y persécuter de célèbres artistes et intellectuels. Wang Hongwen, vice-président du Parti (1971-76), ouvrier garde rouge de  l’agglomération, connut une promotion fulgurante (l’hélicoptère) grâce à Mao. Zhang Chunqiao y fut cadre politique chargé de la propagande avant la Révolution Culturelle, tandis que Yao Wenyuan était un journaliste local qui en novembre 1965 lança une critique littéraire qui devait servir d’amorce à cette même Révolution Culturelle.

Les caricaturistes attaquent donc les perdants, désormais emprisonnés, qui ne seront jugés que quatre ans plus tard (octobre 1980). Leurs dessins ne portent pas les stigmates d’inachèvement des caricatures improvisées ou sauvages qu’on trouve sur tous les murs de la ville, car elles ont été redessinées, placées sous verre, afin de servir de modèles.

Shanghai était considérée comme la base d’appui des Quatre. Aussi la Ville, gérée par Trois de leurs affidés, se devait, après leur arrestation, de prouver sa fidélité au pouvoir (Hua Guofeng, 1976-80). Elle devait aussi faire amende honorable pour avoir soutenu une clique qui manifestait une ambition sans frein, une politique gauchiste clivante, et qui s’appuyait sur des « voyous » qui fument, boivent, jouent aux cartes au lieu de « Servir le Peuple », de travailler la réalisation des Quatre Modernisations.

Paradoxalement les Quatre ne sont pas ici dénoncés comme gauchistes, ouvriéristes ou ultras, mais comme extrême-droite fascisante. Comparés à Chiang Kaï-chek (Jiang Jieshi), Hitler, Mussolini, Goebbels, ils sont taxés, contre toute vraisemblance, de contre-révolutionnaires, d’ambitieux, d’esprits féodalistes, qui voudraient restaurer un pouvoir impérial honni. Jiang Qing en particulier, l’épouse radicale de Mao, est portraiturée comme une des impératrices ambitieuses de la longue histoire chinoise — ou comme la  traîtresse, qui a osé donner des interviews à des journalistes étrangères !

En théorie, la caricature murale publique est libre et protégée car elle est un des piliers de la Grande Démocratie (Da minzhu大民主) avec le Grand Journal Mural (Da zibao大字报), le Grand Meeting (Da hui 大会), le Grand Débat (Da bianlun大辩论) et la Libre expression d’opinions (Da ming da fang大鸣大放). Ces libertés publiques, formellement démocratiques, prônées par Mao, censées être des instruments privilégiés de la Grande Révolution Culturelle Prolétarienne, se transformeront en moyens de discrédit des adversaires, en tortures de l’aveu, en manipulation de masse (Da pipan 大批判) au service du clan vainqueur, ou aboutiront en tempête politique (Da feng da lang大风大浪), conduisant à des violences et à la guerre civile.

R.D.

EXPO – L’enfant garde rouge 红小兵

dscn2251a

Ces placards ont été achetés dans des librairies de la Rue Fuzhou à Shanghai à la fin des années 70. Ce ne sont pas à proprement parler des affiches, exposées dans les rues pour informer ou mobiliser les passants, mais plutôt des éléments décoratifs achetés par des particuliers — comme le portrait des dirigeants historiques (Marx, Lénine, Mao) pour colorer les intérieurs grisâtres ou égayer les mornes salles de réunion. Ils marquent aussi l’allégeance — réelle ou simulée — des acheteurs au pouvoir. Ils occupent un statut mixte entre les « estampes du Nouvel An » (enfants joufflus et rubiconds porte-bonheur) et les images pieuses protectrices, comme le chasseur de démons Zhong Kui, le bodhisattva sinisé Guan Yin ou le bouddha Sâkyamuni. Ils appartiennent surtout au système de propagande d’un régime totalitaire, diffusant des affiches mobilisatrices, destinées à saturer l’espace collectif et personnel de symboles exclusifs, rayonnants et optimistes.

L’iconographie populaire chinoise ayant toujours propagé l’image de l’enfant joyeux comme promesse de bonheur, de réussite, de longévité (san xing 三星), les affiches s’inscrivent donc dans une longue tradition, qui rejoint la prescription confucéenne de « former des successeurs » compétents et intègres. La modernité chinoise reprit cette figure en mettant la question éducative au cœur du débat politique depuis la Réforme des Cent Jours de 1898. Anarchistes, libéraux, populistes et bientôt communistes s’opposèrent, mais ce fut certainement Mao Zedong, ancien instituteur, lecteur de Dewey et disciple de Liang Qichao (1873-1929), qui lui attribua la plus extrême importance et la plaça au cœur du processus révolutionnaire, total et permanent, radical et cyclique, qu’il appelait de ses vœux.

Élevant l’imaginaire soldat Lei Feng en figure de proue, engagé jusqu’au sacrifice, obéissant jusqu’à la docilité, voué sans restriction à la juste cause, Mao bâtit un dispositif éducatif qui dépassa le modèle des komsomols soviétiques. La jeunesse ne devait pas seulement bénéficier des bienfaits de la révolution, ni même en être le continuateur plein de gratitude et de fidélité, elle en était le ferment, le levier subversif. Car pour produire « l’homme nouveau », il faut de nouvelles semences !

« Oser se révolter ! » Nous connaissons les désastres qu’engendrèrent les mobilisations de masse des lycéens gardes-rouges des années 66-70, tant dans la destruction du patrimoine que dans la disqualification des « intellectuels pourris » ou la dévalorisation de la culture savante — et les violences qu’elles déchaînèrent.

Les affiches présentées proviennent d’une « étape d’approfondissement » postérieure (1969-1978) : désormais les petits gardes rouges doivent apprendre auprès des paysans et des soldats du peuple, prêts à défendre la fiction d’un monde d’harmonie et de bien-être. Mobilisation permanente, militarisation des conduites et subordination des esprits devraient permettre la victoire finale !

R.D.

DSC02393a

EXPO – Album d’un Nantais à Shanghai (1976-1980)

My beautiful picture

Quelques clichés volés ou maraudés par un Nantais qui ne disposait que d’un méchant appareil et devait le charger avec des pellicules couleur, rares et médiocres. Les laboratoires renvoyaient des images qui semblaient provenir de séries d’un autre âge. Mais elles n’en avaient pas moins quelque valeur de témoignage, car  Shanghai n’accueillait alors qu’une vingtaine de résidents étrangers, tous logés au même étage du même hôtel de la Métropole de huit millions d’habitants. Ni journaliste, ni consulat, ni bureau commercial. On se sent vraiment à l’intérieur de la Grande Muraille. L’immensité de l’espace urbain ou rural était fermée aux circuits touristiques étrangers. Un résident ne pouvait sortir de la ville, même pour une ballade dans la campagne, sans un visa des Bureaux Municipaux. Les passants n’accueillaient pas facilement la présence d’une caméra, alors que la ville était couverte d’affiches, de caricatures qui montraient publiquement l’intensité des débats et des querelles, car ils la ressentaient comme « une ingérence étrangère », voire un acte d’espionnage.

L’Orient était rouge. La Révolution Culturelle chinoise faisait la une de la presse internationale, même si ses objectifs restaient obscurs. La « Voie chinoise » se posait en utopie concrète pour le développement des pays d’Asie ou d’Afrique qui venaient de conquérir leur indépendance. Le portrait de Mao disputait, à l’affiche du « Che », l’espace des murs des chambres des étudiants du Tiers-Monde. Les vaillants peuples de l’Indochine venaient de réussir le mot d’ordre : « US go home »  sous le regard de Zhou Enlai ! Les Black Panthers, comme les rebelles de l’Afrique portugaise ou ceux d’Amérique Latine voyaient en Pékin un soutien fraternel.

Mais en interne, la Chine ne supportait pas la présence des étrangers qui s’étaient imposés depuis les Guerres de l’Opium (1842). Ils avaient dû partir massivement à partir de 1949. Les « camarades soviétiques » avaient quitté eux aussi l’empire du Milieu en 1960. La Chine vivait alors en autarcie, prétendait à l’autosuffisance alimentaire ainsi qu’à l’indépendance économique. L’isolement était encore plus profond sur le plan diplomatique et politique, malgré les gesticulations révolutionnaires. Les luttes internes, dont la Révolution Culturelle était le dernier épisode, faisaient régner une atmosphère de soupçon général, de terreur de masse, tandis que le régime organisait un culte de la personnalité délirant et une mobilisation perpétuelle au nom de la grande démocratie.

Les rares étrangers invités sont relativement intégrés : ils participent non seulement aux activités professionnelles, mais aussi à la vie politique et culturelle de leur établissement : travail manuel, études politiques, gymnastique et partagent les joies et les peines (rationnement, festivités familiales) de leurs collègues. Dans ce cadre protégé, les photos sont appréciées comme preuve de la confiance dans « les vieux amis ».

R.D.

My beautiful picture

My beautiful picture